Moins de six mois après son élection triomphale, la Présidente argentine, Cristina Kirchner, est fortement contestée
par les agriculteurs. Protestant contre une nouvelle hausse des taxes
à l'exportation, les fermiers argentins ont coupé pendant trois semaines les routes du pays et limité le ravitaillement des villes. Une partie des classes moyennes et aisées ont été solidaires des producteurs. Pour la première fois depuis la crise de 2001-2002, le
bruit des « cacerolazos », manifestations spontanées urbaines, a retenti de nouveau en Argentine. Après 21 jours de mobilisation, les agriculteurs ont décidé d’arrêter les
blocages. Pour autant, les tensions sous-jacentes au conflit ne se sont toujours pas dissipées. Etat des lieux avec Guillermo Hillcoat, maître de conférence à l’Université Paris 1.
Economie et société : Qu’est-ce qui a conduit les agriculteurs à bloquer les routes ?
Guillermo Hillcoat : Le 11 mars, le gouvernement argentin a annoncé sa décision
d’augmenter une nouvelle fois les taxes sur les exportations agricoles tout en créant une bande de fluctuation qui permettrait à la taxe d’accompagner les prix mondiaux, augmentant avec la montée
des prix et diminuant avec la baisse des cours mondiaux. Le niveau des taxes a été fortement majoré… passant de 35% à 44% pour le soja, et de 32% à 39%, pour le tournesol. Pour le maïs et
le blé, il y a néanmoins eu une faible diminution, respectivement de 25% à 24% et de 28% à 27%. Désormais mobiles, ces taxes gèlent les revenus des producteurs tandis que les coûts de
productions, dans un contexte d’inflation continuent à grimper.
Deux jours plus tard, les agriculteurs argentins déclaraient le lock-out. La particularité de ce mouvement est son ampleur : des dizaines de milliers des
producteurs y ont participé. Quelque 300 barrages routiers ont été installés à travers le pays, bloquant littéralement l’économie argentine.
Cette nouvelle augmentation des taxes aux exportations agricoles a tout simplement fait « sauter » le seuil de tolérance des agriculteurs. Les taxes à
l’exportation ont une longue histoire. Adoptées dans les années 1940, et en vigueur pendant cinquante ans, elles sont supprimées pendant les années 1990, période de libéralisation de l’économie argentine, avant d’être rétablies
en janvier 2002.
E. S : Pourquoi le gouvernement argentin a-t-il décidé de les remettre en place ?
G. H : Parce qu’elles constituent la pierre angulaire de la politique économique inaugurée en 2002, lorsque l’Etat
a abandonné le currency board pour que le peso décroche du dollar. En maintenant un peso sous-évalué, le gouvernement renoue avec une stratégie
d’économie administrée en privilégiant le marché interne pour le développement de l’industrie locale. Dans le même temps, l’Etat récupère via les
taxes une rente exceptionnelle.
Pour 2008, elle devrait dépasser les 10 milliards de dollars, soit une hausse de 136% par rapport à l’année dernière. Cette
somme correspond au montant de l’excédent primaire de finances publiques et au montant des échéances de la dette prévues pour
2008.
E. S : Ces prélèvements sur les exportations sont-ils
discrétionnaires ?
G. H : Oui. Et cela pour deux raisons. Premièrement, parce que cette taxe intervient avant les résultats d’exploitation. Elle constitue donc un
« impôt » avant l’impôt et de fait , est un coût supplémentaire dans l’équation de rentabilité agraire. En effet, pour le producteur, son
revenu brut, avant impôts internes, dépend de quatre facteurs : les prix internationaux, la parité
cambiaire, les coûts de production et les taxes à l’exportation. Deuxièmement, parce que ces prélèvements sont du ressort exclusif de l’administration centrale, au détriment des provinces. En
effet, c’est l’Administration centrale qui fixe leur niveau et leur règlement par ordonnances sans
passer par le parlement. C’est également l’Administration centrale qui accapare l’intégralité des taxes et qui décide, par la suite de leur affectation sectorielle et régionale. A contrario
de la TVA, de l’impôt sur les sociétés et sur le revenu, qui sont, eux, partagés et redistribués
en faveur des provinces.
E. S : Quelles sont les conséquences économiques d’une telle politique ?
G. H : L’agriculture joue un rôle central dans l’économie argentine. Les exportations agricoles et agroalimentaires comptent pour deux tiers des exportations
argentines, un emploi sur trois en dépend direct ou indirectement. Pénaliser l’agriculture revient donc à pénaliser indirectement l’économie. Les taxes sur les exportations sont des coûts
supplémentaires pour les agriculteurs. Ces coûts pèsent donc sur leurs avantages comparatifs. Cela pénalise donc l’agriculture argentine. Dans les années 1990, avec la libéralisation de
l’économie, l’Argentine a réussi à redevenir une puissance agricole. La production agricole a doublé ; l’introduction du semis direct, la généralisation des semences hybrides et des OGM a augmenté le contenu technologique. En parallèle, le management des exploitations est devenu plus
performant tant dans la production de grains que dans celui de l’élevage et la production laitière.
Certes, depuis 2002, avec la dévaluation et la remontée des prix mondiaux le secteur a bénéficié d’un contexte
favorable...le volume total de production de grains a encore beaucoup progressé, atteignant 95 millions de tonnes en 2007. Néanmoins, l’augmentation progressive du coût des entrants
(semences, engrais, pesticides), des coûts de frets et des services a érodé, peu à peu, l’avantage de la dévaluation initiale du peso. Le dollar s’est stabilisé autour de 1 dollar pour trois
pesos alors que, dans le même temps, les taxes sur les exportations n’ont cessé de grimper par palier, atteignant 35 % pour le soja en octobre 2007.
C’est la hausse des prix agricoles sur les marchés internationaux qui a permis d’absorber, pour un temps, la pression fiscale accrue.
Or, la voracité de l’état a eu raison des progrès de productivité obtenue en amont. La rentabilité des
exploitations s’effrite. Surtout pour les petits et moyens agriculteurs qui sont pris en tenaille par la progression des coûts internes
(fertilisants, pesticides, gasoil..) et la nouvelle augmentation de taxes décidée en mars.
E. S : Comment ces changements affectent-ils l’agriculture argentine ?
G. H : Ils affectent l’agriculture argentine par un double effet d’éviction. Au niveau productif, les producteurs agricoles sont contraints de modifier leurs
choix. Les taxes aux exportations ont accéléré le processus de « sojaïsation » de l’agriculture argentine. Aujourd’hui, en Argentine, sur les 34 millions d’hectares sous culture, près
de 17 millions d’hectares sont consacrés à l’exploitation du soja. En effet, les agriculteurs sont confrontés à deux risques : le risque climatique et le risque lié à l’évolution des prix
sur les marchés mondiaux. Ainsi, ils tentent de maximiser leurs gains et de minimiser les risques. Ils choisissent donc celui qui nécessite le moins d’investissement et qui a les meilleurs prix.
Or, la culture de soja nécessite deux fois moins d’investissement que la culture du blé. La pression fiscale a ainsi renforcé la tendance à
l’extension de la production du soja. Et qui plus est des OGM dont l’emploi en parallèle avec le semis direct permet une double culture par an.
Il y a ensuite une éviction sociale. La compression de marges poussant aux gains d’échelle a eu comme effet mécanique d’augmenter la taille des exploitations
viables. Les petits propriétaires préfèrent désormais louer ou vendre leurs terres plutôt que de les cultiver. Deux agents émergent alors: les grandes entreprises agricoles capitalistiques, nommées « pools de siembra», (pool de cultures) qui sont capables de mettre en culture des dizaines de milliers d’hectares et pour les financer, les « fideocomisos », sorte de fonds d'investissement à vocation agricole qui captent des capitaux urbains.
Dès lors, tant l’intensité capitalistique de l’agriculture que la
concentration de la production s’accélère. De surcroît, la concentration est déjà très forte, aussi bien chez les fournisseurs d’entrants que chez les intermédiaires à l’exportation où quelques
grandes firmes contrôlent le négoce.
E. S : Pour que nous y voyions plus clair, pouvez-vous nous dire quels sont les différents acteurs de ce
conflit ?
G. H : Il y en a quatre. D’un côté, il y a l’administration centrale de l’Etat, qui capte une rente à travers les taxes aux exportations et de l’autre, les
producteurs agricoles qui subissent ces taxes. Les dernières mesures fiscales ont fait l’unanimité dans le rang des producteurs. Le gouvernement a réussi
à faire converger l’ensemble du mode rural. Pour la
première fois, toutes les organisations représentatives agissent de concert. Il y a quatre organisations qui représentent les producteurs agricoles : Coninagro qui regroupe les
associations coopératives, la Federación agraria argentina (FAA) qui regroupe des petits et moyens exploitants, la
Confederación rural argentina (CRA) qui réunit des producteurs aussi bien liés aux activités agricoles qu'à l’élevage, et de
tailles diverses à l’échelle nationale; enfin la Sociedad rural argentina qui, par ses origines aristocratiques, est ancrée sur des positions libérales.
Entre ces deux acteurs principaux, il y a le consommateur argentin qui peut être pénalisé via la hausse des prix
internes des aliments et les administrations provinciales qui contribuent largement à la production exportée mais ne reçoivent rien de cette collecte. Ainsi,
six provinces apportent, par leur contribution aux exportations agricoles, près de 93% du total encaissé au titre de ces taxes douanières. De surcroît, ces provinces voient leur déficit et dette
publique gonfler tandis que l’administration centrale dégage un excédent budgétaire grâce aux taxes sur les
exportations.
E. S : Le 2 avril, les agriculteurs ont arrêté le mouvement. Comment expliquez-vous cette décision ?
G. H Pour trois raisons. La première, c’est que les agriculteurs ne souhaitaient pas se mettre la population urbaine à dos. Or, au bout de trois semaines de
blocage routier, la pénurie de nourriture dans les villes commençait à se faire sentir. La seconde, c’est que les producteurs agricoles commençaient à perdre de l’argent; d’autant plus qu’en
agriculture, chaque jour compte : la moisson ne pouvait pas attendre au risque de faire tomber les rendements et créer par la suite des goulots
d’étranglement logistiques : affrètement et attente dans les ports, coûts supplémentaires de stockage.
Enfin, la troisième raison est que le gouvernement a consenti à un geste. Celui-ci cherche à diviser le « front agraire » en consentant des avantages sous
forme de compensations aux petits producteurs. Pour les exploitations situées à plus de 400 kilomètres des ports et produisant moins de 500 tonnes
par an ou cultivant moins de 150 hectares, ou moins de 350 dans les régions périphériques, ou faisant
un chiffre d’affaires de moins de 160. 000 dollars, le gouvernement s’est engagé à verser des subventions. D’autre part, les producteurs de lait et de volailles auront accès à des crédits à
taux bonifiés, 6% en dessous des taux du marché.
Ces concessions sont tardives et insuffisantes. Les producteurs attendent une révision de la pression fiscale. Des
négociations avec le gouvernement sont actuellement en cours. Autant dire que faute d’une réponse intégrale et rationnelle de la part du gouvernement, le conflit risque de refaire
surface.
Propos recueillis par Vincent PAES
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