Depuis l’arrivée au pouvoir de Lula, inégalité et pauvreté ont diminué, atteignant leur niveau le plus bas depuis vingt ans. Cependant, cette
amélioration toute relative n’est pas uniquement imputable aux politiques sociales de son gouvernement. Ainsi, de nombreuses questions restent posées quant à leurs futures
évolutions.
Au Brésil, plus de 20 millions de personnes vivent avec moins de 2 dollars par jour et près de 9% de la population
souffre de malnutrition. Au-delà de la pauvreté, les inégalités sont aussi fortement marquées, en particulier celle, fondamentale, qui oppose le Nord très pauvre au Sud plus industrialisé. Ainsi 21% des Brésiliens de moins de 15 ans étaient analphabètes dans le Nordeste en
2006, contre 6% “seulement” dans la région Sul alors que la moyenne nationale était de10%. Ce constat est directement le reflet de l’inégalité raciale. Ainsi, au Nordeste, plus de 70
% de la population est de couleur tandis que dans le Sud, ce n’est le cas que de 19% de la population. Au niveau des revenus, le Brésil est aussi l’un des pays les plus inégalitaires au monde. En
2006, les 10 % les plus pauvres touchaient moins de 1 % des revenus tandis que les 10 % les plus riches en recevaient 46 %. Mais là aussi, cette situation recouvre en réalité des inégalités
raciales : en 2006, 75 % des 10 % les plus pauvres étaient des Brésiliens de couleur tandis que 88 % des 1 % les plus riches étaient des blancs.
Les inégalités géographiques et raciales au Brésil
|
|
Distribution de la population, par couleur, en fonction des grandes Régions |
Distribution du revenu des 10% les plus pauvres, par couleur, en fonction des grandes Régions |
Distribution du revenu des 1% les plus riches, par couleur, en fonction des grandes Régions |
|||
|
|
Blanc |
Couleurs |
Blanc |
Couleurs |
Blanc |
Couleurs |
|
Brésil |
49,7 |
50,3 |
26,5 |
73,5 |
88,4 |
11,6 |
|
Norte |
23,9 |
76,1 |
15,5 |
84,5 |
53,3 |
46,7 |
|
Nordeste |
29,2 |
70,1 |
23,2 |
76,8 |
70,2 |
29,8 |
|
Sudeste |
58,8 |
41,2 |
31,6 |
68,4 |
92,9 |
7,1 |
|
Sul |
79,6 |
20,4 |
62,7 |
37,3 |
97,3 |
2,7 |
|
Centre-Oeste |
43,0 |
57,0 |
29,4 |
70,6 |
75,3 |
24,7 |
Face à ce constat, Lula a été, dès son arrivée au pouvoir, en janvier 2003, porteur d’un espoir de changement pour les classes les plus défavorisées de la société brésilienne. Lors de ses deux campagnes, Lula a ainsi fait de la lutte contre les inégalités et la pauvreté sa priorité : il faut, en effet, selon lui, « gouverner pour tous mais surtout pour les plus nécessiteux ».Cinq ans après, les résultats obtenus ne sont pas à la hauteur des espoirs soulevés mais les politiques mises en place portent leurs premiers fruits. Et, surtout, les mentalités commencent à changer dans un pays où, jusque-là, les inégalités étaient vécues comme une fatalité.
Pourtant, confronté à la défiance des acteurs financiers, inquiets de voir une politique sociale trop généreuse relancer l’inflation, mal endémique de l’économie brésilienne, Lula a choisi de mener une politique macroéconomique très orthodoxe pour garantir la stabilité économique. Cette décision a conduit à réduire le financement de certaines politiques sociales. La réforme agraire a été la plus touchée par ces restrictions budgétaires : sur la période 2003-2006, seulement un peu plus de 30% du budget initial a été réellement dépensé. Conséquence du manque de moyen, le nombre de familles ayant reçu une terre a été insuffisant pour réduire significativement les inégalités rurales. Ainsi en 2005, 1 % des propriétaires détenait encore près de 50 % des terres alors que près de 9 millions de paysans étaient toujours sans terre.
Le plan «Bolsa família » (Allocation Famille), élément central de la politique sociale de Lula, a été, au contraire, l’un des rares programmes à avoir bénéficié de la totalité du budget initialement prévu. Lancé le 20 octobre 2003, ce programme de redistribution de revenu est destiné aux familles pauvres et indigentes (revenu mensuel inférieur à 45 euros). Début 2007, l’aide mensuelle perçue par la famille variait de 6 à 35 euros en fonction du revenu mensuel et du nombre d’enfants en charge, la moyenne s’établissant à 24 euros. En contrepartie, les familles doivent s’engager à maintenir leurs enfants scolarisés et à respecter les principaux soins de santé : vaccination des enfants de 0 à 6 ans, agenda post et prénatal, ainsi qu’un suivi médical régulier après 6 ans.
Distribution, en pourcentage, du nombre de familles bénéficiaires de «Bolsa família » entre les régions géographiques du Brésil, 2006.
Source : Rosa Maria Marquez, A importância do Bolsa família nos municípios brasileiros, 2006.
Pour améliorer le suivi des familles, «Bolsa família » propose différentes mesures en fonction de leurs situations. « Bolsa Escola » (Allocation école), en rémunérant le temps passé à l’école, permet de compenser la perte du revenu anciennement apporté par le travail des enfants, incitant ainsi les familles à les scolariser. « Cartão alimentação » (Carte alimentation), «Bolsa alimentação » (Allocation alimentation) et «Fome Zéro » (Faim zéro) sont des programmes qui garantissent, pour les familles indigentes, l’accès aux produits alimentaires de bases. Pour «Fome Zéro », les aides variaient, début 2007, de 18 à 90 euros par mois en fonction du revenu familial et du nombre d’enfants à charge. Pour continuer à percevoir l’aide, les familles doivent justifier que l’intégralité de la somme versée par le programme est bien dépensée dans l’achat de nourriture.
Pour faciliter la mise en place de ces
différents programmes, une base de données nationale, intitulée «Cadastro Unico » (Cadastre unique), a été développée. Elle facilite la
coopération entre les différentes sphères du gouvernement (Pays, Etats et villes) afin d’éviter les fraudes (qu’une famille profite plusieurs fois d’une même aide) et la corruption des élus
locaux. Les statistiques élaborées à partir de ces données permettent de suivre l’évolution des familles et la réussite du programme « Bolsa família ». Ainsi, en mai 2007 soit
quatre ans après sa création, le programme touchait déjà la quasi-totalité des familles : plus de 13 millions sur les 14,3 millions recensées.
La réussite de ce programme a largement contribué à l’amélioration des conditions de vie et au bilan
social positif de Lula. Les inégalités, liées à la répartition de revenu, ont diminué trois fois plus vite en quatre ans qu’en huit années du gouvernement Cardoso. L’indice de Gini est ainsi
passé de 0,573 en 2002 à 0,552 en 2005. La pauvreté, elle aussi, a diminué, atteignant son niveau le plus bas depuis 1987. En 2006, 12% de la population brésilienne vivaient avec moins de 45
euros par mois contre un peu plus de 14% en 2003. Cependant, les effets de «Bolsa família » dans ce domaine ont atteint leur limite puisque le programme touche déjà l’ensemble des familles
éligibles. La diminution des inégalités devrait donc se ralentir durant la fin du second mandat.
Mais ce succès n’est pas à mettre au seul
crédit de la politique sociale. Au niveau économique, la politique de l’emploi menée par Lula a permis la création de 4,6 millions d’emplois formels
sur la période 2003-2006, soit une moyenne de 105 000 par mois. Le développement du secteur formel a favorisé l’insertion de nombreuses personnes dans le système social brésilien. Lula a
aussi profité de la croissance mondiale pour relancer l’économie brésilienne grâce à l’augmentation des exportations qui ont doublé entre 2003 et 2006, passant de 46 à 92 millions d’euros. En
2006, l’excédent commercial s’élevait à 32 millions d’euros. Début 2007, le Brésil a ainsi pu remboursé, en avance, sa dette envers le Fonds Monétaire
International (FMI).
Lula a profité de cette nouvelle marge de manoeuvre pour lancer, en janvier 2007, le «Programa de Aceleração do Crescimento (PAC)» (Programme d’accélération de la croissance) qui vise à promouvoir la croissance, l’emploi et la qualité de vie des Brésiliens les plus défavorisés en développant les investissements dans les infrastructures. Le président brésilien a ainsi annoncé, le 6 août 2007, lors de son émission radio bimensuelle, «Café da manhã com o Presidente » (Petit Déjeuner avec le Président) que le PAC transformerait, d’ici 2008, le Brésil en «un véritable chantier». Il annonçait des investissements massifs de près de 180 milliards d’euros sur la période 2007-2010, dont plus de 60 seront destinés aux infrastructures «sociales » : principalement l’habitation et l’amélioration sanitaire dans les favelas où la situation économique et sociale ne s’est toujours pas améliorée.
C’est là le principal échec du premier mandat de Lula. En effet, il n’a pas réussi à améliorer la condition de vie de ces habitants qui restent condamnés à vivre dans l’insalubrité et la violence. Début 2007, l’intervention de l’armée fédérale, nécessaire pour « neutraliser » les trafiquants de drogue situés dans les favelas, stigmatise cet état de fait.
Malgré cet échec, le bilan social du premier mandat est en la faveur de Lula. Selon une enquête
effectuée en juillet 2007 par le Ministère du Développement social et de la lutte contre la faim, près de 88 % des familles bénéficiant de «Bolsa família » pensent que la vie s’est améliorée. La malnutrition a fortement diminué. Selon la même enquête, 82% des familles pensent que leur alimentation s’est améliorée
et 66% d’entre elles peuvent fournir à leurs enfants trois repas ou plus par jour. Seulement 1% des familles indique avoir encore des difficultés à donner trois repas par jour à leurs enfants.
Au-delà de ce constat, le principal mérite du gouvernement Lula est d’avoir fait changer les mentalités en proposant une autre voie pour le développement du Brésil, une voie tournée vers les
plus nécessiteux.
Vincent PAES
Vous aimez écrire ? décrypter l'actualité économique ? et donner votre point de vue ?
Alors proposez vos articles à Economie et société.
Rendez-vous dans la rubrique "contact" en bas du blog pour envoyer vos propositions.
J'ai lu qu'il voulait créer un nouveau parti.